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Sheela

  • Sous mes yeux

    Il n’y avait pas de lumière. C’était un soir d’avril. Un soir dont je me souviendrai toute ma vie, ou du moins de ce qu’il en reste, s’il en reste. Il n’y avait pas de lumière ce soir d’avril. J’étais là dans l’immense pièce vide, assis sur un tabouret en face du téléviseur éteint. Pourtant des images défilaient devant mes yeux, mais ce n’était pas celles d’une série américaine, c’était les images de la réalité. D’une réalité passée ou à venir ? Difficile à dire. J’avais tellement vu ces images. Avant, après ou tout simplement maintenant ? Là, tout de suite. Ici.

    Je le distinguais parfaitement dans l’obscurité avec mes yeux hérités d’un chat. Il est rentré sans faire de bruit. Mais je te vois ! Je te vois. Et toi, tu ne me vois pas, parce qu’il fait noir et que je reste immobile. J’ai cessé de respirer. Depuis combien de temps ? Il n’y avait pas de lumière. C’était un soir d’avril. Tu es rentré sans faire de bruit.

    Pour te voir, je n’allume jamais la lumière. Ton ombre se fond dans l’obscurité de la pièce, noire dans le noir, seule trace de ta présence. À l’étage, le lit est défait. Figé dans le temps, les draps souillés de ton empreinte à jamais ineffaçable. Dans le noir. Je t’ai vu. L’ombre de ton corps. Deux corps qui se fondent dans l’obscurité. Noirs dans le noir. Jour après jour. Sous mes yeux d’outre-tombe.

    © MonsterJack - 2015

  • La serveuse de café

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    Paris, les premiers rayons de soleil en ce début de printemps. Un souffle doux se fait sentir. Les terrasses des cafés recommencent à se peupler. Une joyeuse effervescence dont je veux témoigner. Je fais toute une série de photos qui ne me satisfont pas. Le voyant rouge de ma batterie clignote, il ne me reste peu de temps. Je m'apprête à prendre la photo et au moment où je shoote, la serveuse de café passe devant mon objectif. Mon appareil tire le rideau, pas de possibilité de la refaire. Finalement je garde la photo qui exprime parfaitement la légèreté et l'insouciance de ces premiers moments.

    MonsterJack Tous droits réservés 2011

  • Rencontre avec l'inconnue (récit complet)

    PART I


    ... trop longtemps que je rame dans cette vie qui, jour après jour, me devient toujours plus médiocre et insupportable. Seul, reclus dans mon studio sans ascenseur, exigu comme l'est ma vie, parfait pour l'arrogant adolescent que j'étais, mais qui, maintenant à trente ans... Marre de toutes ces filles légères, rencontrées lors des soirées estudiantines, que l'on embrasse pour un oui ou pour un nom et que l'on dévête, en un tour de main, dans la chambre des parents qui résonnent encore des pitoyables gloussements précédant le râle des amours éméchées sans lendemain. Pointe la brûlure sournoise, s'insinuant au plus profond de mes tissus, qu'est l'envie de rencontrer une femme, une vraie femme, je veux dire ma femme, celle avec qui je construirai un avenir conjoint.

     

    Jonathan reposa le stylo plume sur le bureau, saisit le bloc-notes qu'il porta à hauteur des yeux et entama une relecture sourcilleuse. Puis, rageusement, il arracha la page maculée d'encre à peine séchée, la froissa en forme de boulette et visa la corbeille à papier. « Panier ! » s'exclama-t-il d'un ton manquant de conviction. Le regard dans le vague, il respira profondément et soupira longuement. « Foutaise ! A quoi bon se plaindre sur du papier ? » Il lui fallait agir, prendre sa vie en main, et cette fois sans tour de passe-passe.


    ***

    Négligemment je laisse le livre, acheté la veille, choir sur la moquette. Je m'étends pensif sur le canapé-lit, tentant de faire la synthèse de ma lecture toute fraîche. L'ouvrage traite du choix de la femme appelée à devenir épouse, puis s'en suit toute une série de conseils techniques sur la façon de la rencontrer et de l'entreprendre sans écueil. Une question obsédante tournoie en spirale dans mon esprit et me plonge dans un abime de perplexité : comment être certain de la reconnaitre ? Pour me rassurer, je récapitule mentalement une énième fois la liste des précieux conseils lus. Rasséréné, le sourire me revient ; maintenant je suis tout à fait convaincu de la stratégie à adopter. C'est à la fois facile et difficile. Cela passe par une petite introspection pour circonscrire mes envies enfouies dans les strates de ma mémoire, saisir les contours de l'objet du désir, en modeler ses formes et courbures, ciseler les traits de caractère incontournables, en gommer les imperfections, fixer le niveau d'éducation visé, et enfin porter une pointe de couleur sur son regard.

    Dès que je ferme les yeux, une multitude de filles dansent sur l'écran de mes paupières closes. Elles sont belles à ravir, blondes, brunes, rousses, ivoire, ébène, mates, tachetées de candeur juvénile, souriantes, innocentes, pétillantes, espiègles. Je nage dans un bonheur intense qui me fait perdre la tête. Enivré des délicats effluves qui me submergent, je succombe à la chaleur des bouffées de plaisir qui remontent par vagues du bas-ventre et m'entrainent toujours plus profondément dans un monde de chimères. L'assoupissement finit par me gagner, les dernières exhalaisons me vainquent.

    Comme l'impression d'une présence. Je me réveille en sursaut. Troublé, j'examine les quatre coins du studio désert de toute vie humaine, me lève d'un bond pour refermer la fenêtre entrebâillée. Le silence s'installe immédiatement, m'incarcérant dans mon unique pensée obsessionnelle. Je dois la traquer là où elle se trouve et non ailleurs, me rendre sur le lieu de ses flâneries et non dans les endroits improbables.

    Tant de filles me plaisent, mises sciemment ‑ scientifiquement - en valeur par leur plastique infaillible, toujours dans les mêmes circonstances. Comme dans un film sans fin qui, perpétuellement, repartirait du début. La scène est inondée de la lumière éblouissante du soleil, des filles se baladent nonchalamment le long d'une grande avenue, on dirait le boulevard Saint-Michel dans le Quartier Latin à Paris, elles sont nombreuses à la parcourir, par petits groupes, les épaules dénudées, tout sourire, le verbe haut, les éclats de rires spontanés, elles sont jeunes, rigolent, bavardent, le temps n'a pas encore d'emprise sur leur visage éclatant, le regard illuminé de l'insouciante assurance des personnes qui croient que tout est possible, qui ne savent pas encore que tout est figé, que la société n'avance pas à doses de rêves et d'illusions mais à coups de pétarades économiques. Elles semblent si heureuses, si rayonnantes... Le temps d'une belle éclaircie. Elles sortent de leur tanière faire un peu de shoping, entre deux averses, entre deux nuages noirs annonciateurs, qu'elles ne veulent pas encore apercevoir, le sac en bandoulière, le cœur léger, l'esprit fugace. L'illusion. Les vacances sont déjà passées, l'été n'est plus qu'une résurgence du passé, l'automne se profile avec en ligne de mire l'hiver et son cortège de coups de gel, de déprimes et, elles, l'âme en berne, accrochées à leur téléphone, les yeux rougis, appelant au secours leur copine guère plus fraîche.

    D'un mouvement ample, mon bras balaie dans le vide un objet imaginaire, comme pour mieux me signifier qu'il est grand temps de tourner la page, qu'il faut chercher, ne pas s'arrêter au superficiel, ne pas se laisser attirer par le délicieux nappage sucré des filles souriantes ; se méfier, prendre du recul, discerner si elles sont prises ou éprises, si l'incontournable peut se détourner.


    PART II


    Instinctivement, mes jambes se remettent en branle comme pour m'aider à évacuer le trop plein de pensées qui bouillonnent dans ma tête. Repérer l'âme seule... sans état d'âme. Celle qui, au fond d'elle-même, espère rencontrer quelqu'un, l'attend inconsciemment, sans se l'avouer, en laissant le temps frapper à sa porte.

    Mes pas s'accélèrent à mesure que l'excitation me gagne. Cette femme existe ! Il me faut la trouver, accrocher la prunelle de ses yeux, happer la faible lueur qui s'en échappe, transpercer le voile de son intimité dissimulée, ressentir son émotivité, au rythme de son pouls, saisir son code-barres, sa vision singulière des choses, respirer le même air, inspirer les mêmes effluves de vie, avoir l'illusion de partager un instant et, à la croisée des regards, la cueillir. Je suis au comble de l'excitation quand je m'arrête face au miroir qui renvoie le reflet rougi de mon visage. De grosses gouttes de sueur perlent sur mon front. Je les éponge du revers de la manche et reprends ma marche désordonnée.

    Il faut une certaine dose de pugnacité pour trouver cette femme, beaucoup de patience, d'investigations, de ténacité. Elle existe, je le sais. Par tous temps j'arpente, jour après jour, les rues de Paris, bats le pavé d'un nombre incalculable de pas, fréquente les lieux les plus propices à sa rencontre. Peu à peu elle prend forme dans mon esprit, pas de manière précise, mais souvent je vois son sourire, son regard, son désir. Je la ressens dans tout mon corps, comme si elle était en moi. A certain moment je la perçois si fortement que je la sais toute proche de moi, à quelques mètres. Il suffit de la découvrir dans la foule, une fille dans la masse comme dirait une de mes connaissances, et puis, soudainement, cette sensation s'évanouit, la chair de poule me quitte, elle a disparu. Peut-être a-t-elle pris un bus, hélé un taxi, ou s'est engouffrée dans une bouche de métro ? Parfois une semaine entière je ne reçois de signaux, ni la moindre palpitation. D'autres fois me mènent sur de fausses pistes.

    Je suis conscient de ma faiblesse : voir une fille portant une robe tricotée sur une peau bronzée me transcende littéralement. Cette image obsessionnelle ne doit pas corrompre ma quête. C'est ce que je me dis au sortir de la bouche de métro quand, au moment d'emprunter l'escalier, un tel spécimen se présente face à moi en haut des marches. Je ne parviens à détacher mon regard de la silhouette qui se découpe dans l'azur brouillé du ciel parisien, ni à empêcher mon corps d'entreprendre sa mutation : pétrifié, je sens mes muscles se raidir, mes jambes s'alourdir, mon corps se paralyser, ma respiration se retenir, ma vue s'immobiliser en une focale fixe.

    Elle entame sa descente. Je reste en bas, quelques secondes immobiles, interdit, incapable de gravir la moindre marche. Mon regard ne peut se détacher du tempo de sa robe qui, à chaque enjambée, épouse parfaitement ses formes généreuses. Un filet de salive descend langoureusement le long de ma gorge quand ses cuisses traversent mon champ de vision. Une délicieuse sensation de chavirement m'envahit, un ardent désir me prend. Ne pas craquer. Ne pas l'aborder. Une irrépressible appétence monte. Ne pas se focaliser sur sa robe trop courte qui remonte à l'entrebâillement des cuisses, chaque marche descendue. Elle est toute proche, nous allons nous croiser, elle va me sourire, un petit sourire, aguicheur, espiègle, diabolique.

    Arrivé à la surface, l'agitation de la rue, le vrombissement assourdissant des moteurs, la fureur de la ville m'happent. Déjà d'autres images se bousculent, s'entrechoquent : sur la gauche, un juvénile groupe de ravissantes asiatiques se manifestent gaiement, à droite une jolie italienne fume une cigarette à l'arrêt du bus, et que dire de la russe qui, distraite, sort d'un magasin de luxe et manque de me heurter. Peu à peu l'image de la fille à la robe tricot s'estompe, se fond dans l'incroyable succession de nouvelles images qui s'offrent à ma rétine.


    PART III


    Le vent se lève faisant tourbillonner les feuilles mortes sur le trottoir. Le ciel s'obscurcit. Des nuages menaçants obstruent l'horizon qui se dessine au bout du boulevard. Il ne va pas tarder à pleuvoir. Le 21 descend furieusement son couloir. A l'instant, je me décide à le héler. Le bus stoppe immédiatement sa course, la porte s'ouvre. Étonnamment, il est au trois-quarts vide. Je m'installe contre la vitre, côté trottoir. Quelques gouttes de pluie frappent le carreau. Les devantures éclairées des magasins brillent de mille feux de couleur à travers le prisme des gouttelettes d'eau, comme dans un kaléidoscope. Le bus s'arrête. Une lumière rougeâtre blafarde éclaire l'habitacle.

    La pluie s'intensifie. J'observe avec amusement l'agitation soudaine, l'ouverture subite des parapluies, le pas pressé des piétons, le retrait précipité du tourniquet de cartes postales, le déploiement malhabile d'une bâche usée pour protéger les livres, le reflux des passants sous le store des boutiques, la promiscuité des portes cochères, l'ingéniosité de certains avec tout ce qui peut faire office de protection contre l'intempérie et une fille qui, imperturbable, reste attablée sous un parasol.

    Je la regarde, si calme au milieu de ce tumulte, concentrée sur les mots qu'elle jette sur un carnet de notes. Rien ne semble la toucher, la perturber, la sortir de sa bulle. De ma place, je ne peux apercevoir son visage. De grandes boucles rousses serpentent le long de son bras qu'elle a replié sur la table pour protéger son écriture des éclaboussures. J'observe mi- étonné mi- amusé le mouvement nerveux du stylo d'où sort un flot ininterrompu de lettres et de signes. Admiratif, je me projette avec envie à sa place. Elle est dedans et moi dehors. Pensive, elle relève la tête et met distraitement son stylo plume à la bouche. Elle semble relire son texte. C'est à ce moment que je prends conscience, qu'un déclic est en train de se produire en moi, comme le craquement ou plutôt l'effondrement d'une façade vieille de trente ans.

    Le frein à main se desserre dans un couinement d'outre-tombe. A la contempler, je ne sais si elle est belle. Peu m'importe, pour la première fois je regarde une femme différemment. Le bus tangue légèrement. Je sens qu'il se passe quelque chose en moi. D'un coup il redémarre. Je comprends que la fille recherchée est certainement celle-là. Il roule. Cinquante mètres. Que c'est peut-être mon unique chance. Il prend de l'allure. Cent mètres. Que je ne dois pas la laisser passer. Il atteint son rythme de croisière. Deux cents mètres. D'un bond je me lève et cours dans le couloir, demande au chauffeur de bien vouloir me laisser descendre. Il refuse. Trois cents mètres. Je lui explique la situation : La fille - étais sûr qu'elle - dernière chance. Mes propos sont confus. Il ne veut rien entendre. Cinq cents mètres. Je le supplie. Mes mots sortent de manière désordonnée. Toujours la même réponse : au prochain arrêt, prochain arrêt, p-r-o-c-h-a-i-n  a-r-r-ê-t ! Il n'en démord pas. Le bus file maintenant à vive allure avant de freiner brusquement. Les portes s'entrouvrent, je m'échappe promptement, courant maintenant en sens inverse, remontant à toute jambe le boulevard. La pluie fouette mon visage comme un châtiment comptable de mes pêchés de coucheries trop nombreuses rendus au centuple aujourd'hui.

    La terrasse du café inondée par l'averse est maintenant déserte. Je me précipite à l'intérieur du bar, cherchant la fille d'un premier regard. Je ne l'aperçois pas. Inquiet, j'examine alors table après table, d'abord celles occupées par une seule une personne, puis celles partagées : peut-être a-t-elle retrouvé une amie ou pire donné rendez-vous à son copain. Je scrute chaque visage, saisis au vol la moindre bribe de conversation qui pourrait me donner un indice. Rien. Rien. Rien ! Je m'avance le long des travées, heurtant maladroitement les chaises mal alignées, m'excusant platement. Je fouille du regard chaque coin et recoin. Le rythme de ma respiration s'accélère, je me sens désemparé. Un vent de panique souffle en moi, je sue à grosses gouttes dans ce café surchauffé aux vitres embuées. J'intercepte un serveur qui vient sur mon passage et l'interroge. « Quoi ? Quelle fille ? Si vous croyez que j'ai le temps de m'intéresser à toutes les clientes qui défilent ici ! » C'est vrai ma fille n'a rien d'une pétulante blonde, elle fait plutôt dans le discret, l'anodin, l'invisible, l'inexistence.

    Je ressors du café, détruit. Devant moi ne reste que la table détrempée où se tenait il y a encore peu la jeune inconnue. Elle n'a pas encore été débarrassée. Une boulette de papier froissé dépasse d'une grande tasse de café. Je l'a saisie et la glisse dans la poche de mon blouson. Un bus arrive en sens inverse. Je le hèle et monte. Le bus est vide. Je m'installe au fond et branche mon Ipod. Le bus file à vive allure dans les rues désertées et la voix plaintive de Mick Jagger sur les accords mélancoliques de la guitare de Keith Richard m'accompagne jusqu'au fond de la nuit dans ce dernier périple.


    ***

    Jonathan défroissa la boule de papier ... Marre de passer ma vie seule en compagnie de mon carnet de notes. Envie de rencontrer ma moitié, je veux dire un homme, mon homme, avec qui je construirai un avenir à deux.

    MonsterJack Tous droits réservés 2009


     

  • Fin d'après-midi d'été

    Il y avait les branches des arbres qui ployaient sous les bourrasques avant-courrières de l’orage, le bruissement du feuillage flétri par un été atterrant de chaleur, les éclairs au loin qui déchiraient l’obscurcissement soudain d’une fin d’après-midi d’été, le crissement des pneus sur le gravier blanc de la grande allée s’immobilisant à la hauteur du perron, le claquement creux de la porte d’entrée vitrée suivi du pas empressé du maître d’hôtel descendant quatre-à-quatre les quelques marches de l’escalier parapluie déployé tant bien que mal contre le vent. Et il y avait cette tache rouge qui marquait le sol immaculé et reluisait dans le halo de la lumière chancelante de la torche.

     

    Par la fenêtre entrouverte, au premier étage des notes de piano s’échappaient en volutes escamotant les éclats d’une voix qui se laissait surprendre à chaque soupir. « Non ! Tu ne peux… » Quatre notes de musique, en la majeur grave, martelées énergiquement accentuaient sarcastiquement la dramatisation de l’instantané avant que l’instrument ne reparte de plus belle en un chapelet de sonorités aiguës montant crescendo. A l’horizon craquaient les premiers éclairs de chaleur, embrasant furtivement la cime des marronniers qui se dessinait alors dans une pénombre devenue menaçante.

     

    Les premières gouttes d'une pluie sablonneuse tapotaient le pare-brise, raclées par le va-et-vient plaintif des essuie-glaces qui léchaient poussivement le carreau encore desséché. Le faisceau des phares de la limousine pourfendait l’atmosphère oppressante qui s'épandait dans la moiteur de l’air. Monsieur le comte toqua à la vitre séparatrice. « Allons ! Accélérez ! Rentrons avant le déluge. » La pénombre tombait inhabituellement vite, un dernier rayon de soleil se mourait sans éclat dans le rétroviseur extérieur gauche du véhicule. Gaspard enfonça la pédale d'accélérateur dissipant derrière lui un épais panache de fumée noire.

     

    Une robe rouge passait incessamment de long en large, ne s'éclipsant de temps à autre que pour mieux rejaillir dans le cadre formé par la fenêtre du premier étage. Une cascade de bijoux s'entrechoquait au rythme désordonné du piano, virevoltait entraînée dans un élan de démesure,  gesticulait fébrilement sur une poitrine bombée qui s’époumonait à vocaliser des quintes d'injures. La lumière incertaine de la pièce vacillait à moins que ce ne soit celle du jour hésitant entre la tombée irréversible de la nuit et l’attente de la fin de l’orage. Cinq heures venaient de sonner.

     

    L’homme consulta sa montre et tiqua. Il arrivait plus tôt qu’à l’habitude. Un bref instant il pensa que le travail ne serait pas fini. La voiture stoppa net au moment où la lumière des phares rencontra une forme indéfinie jonchant le sol. Le visage épouvanté du maître d’hôtel apparut dans l’encoignure de la portière. « Ah ! Monsieur… Ah ! Monsieur ! Quelle catastrophe ! Quel malheur !» La pluie redoublait de violence, on ne voyait pas à cinq mètres et dans cet écrin d’eau, gisait le corps inerte de la Comtesse. Une mèche rebelle transperçait la moitié de son visage, coulait le long de son épaule dénudée avant de reposer en paix dans l'intimité rougeâtre d'une flaque qui se diluait à grande vitesse pour prendre un ton pastel.

     

    Huit paires d’yeux se penchent sur moi dans la torpeur blanche de la chambre. D’eux, je ne distingue que l’ovalie de leur faciès. Il me semble que chacun apparaît puis disparaît, remplace alternativement l’autre dans une ronde infernale dont je ne peux maîtriser l'emballement. Ne manque plus que la comptine et le cri des enfants dans la cour de récréation : « Trou, pic, nique, douille, c’est toi l’andouille ! ». Leurs lèvres se crispent et bruissent d’un son susurrant qui me parvient assourdi dans un flot d’air qui rafraîchit mon front ruisselant. Ne vous fatiguez pas ! Cessez de prendre vos mines déconfites. Je ne connais que trop vos airs de connivence confinée. Je ne suis pas prête à revenir parmi vous. En tout cas pas tant que je n’aurai épluché minutieusement les plis et les replis de mon subconscient, recollé patiemment les morceaux de ma mémoire défaillante, effeuillé délicatement la déraison de ma raison et désigné la personne qui a attenté à ma vie. J'ai tout mon temps.

     

    Au loin le tonnerre gronde, de larges éclairs illuminent le parc en cette fin d’après-midi d’été. La clarté baisse vite. La grande allée se fait l'écho des  cris et des rires des ouvriers qui rentrent de la vigne. Les vendanges s’annoncent chaotiques cette année...

    Jack Monster, © 2009, tous droits réservés.

  • Des doigts de fée

      Je suis entré confiant et je fus accueilli le sourire aux lèvres. Elle était belle comme on me l’avait décrite : brune, les yeux noirs, le teint mat, les traits fins, l’allure élancée et de grandes mains sculpturales. On disait d’elle qu’elle avait des doigts de fée. Quand ceux-ci s’approchèrent pour m’aider à me dévêtir, je sentis ma joue irrépressiblement se tendre vers eux, quérir la douceur d’une caresse, s’apprêter à frémir à leurs contacts quand ils dénoueraient mon écharpe.

     

      D’une invite, elle me pria de la suivre. Le fauteuil s’inclina, un jet d’eau tiède aspergea mes cheveux. L’eau était à température idéale. L’invraisemblable ballet des mains pouvait entamer sa ronde. Mille doigts s’appliquèrent à butiner délicatement mon crâne en de furtives palpations, à masser méthodiquement le cuir chevelu en de lents mouvements circulaires en forme de spirale. J’avais la sensation qu’ils désiraient entrer en moi, s’infiltrer à travers les pores de ma peau, forer les os de mon crâne. Quand ses doigts se mirent à presser mes tempes, les pouces collés sous mon menton, je sentis la chaleur de la paume de ses mains remonter le long de mes joues et je compris qu’irréfutablement elle me tenait.

     

      Livré à ses mains, j’étais à sa merci, vaincu, tant son sourire m’était désarmant, tant l’emprise de ses mains sur mon cerveau annihilait toute volonté de résistance de ma part, tant ses attouchements me submergeaient de plaisir et m’incitaient à rester le dos plaqué contre le dossier du fauteuil. Comment lui faire entendre qu’elle devait s’interrompre avant que l’inévitable arrive, que l’irréparable ne se produise, que l’inénarrable ne se réalise ? Comment résister, leurrer mon corps en incitant mon esprit à penser à autre chose alors que le bonheur m’envahissait par vagues successives, s’amplifiant toujours et encore ?

     

      Ses cheveux maintenant caressaient mon visage, balayaient mon nez. L’odeur qui en émanait me tournait la tête, m’emportait dans un autre monde, m’aspirait dans un tourbillon de douceur jamais atteint. Je ne pouvais me réfréner plus, refuser cette félicité qui gonflait en moi, cette bulle prête à exploser en salves libératrices, à éclabousser et inonder alentours. La honte allait s’abattre sur moi, les serres de la justice m’agripper, les grilles de la  prison se refermer sur moi.

     

      Je vis son regard se porter sur l’objet délictueux. Elle sourit, semblant satisfaite de son effet. Bien que le massage crânien soit compris dans le shampoing, comme cela était stipulé sur l’écriteau, le doute s’insinuait dans mon esprit. Opérait-elle ainsi avec chacun de ses clients ? Le faisait-elle par jeu, par défi ou plus sournoisement par malin plaisir ? D’un regard plaintif, je la suppliai de mettre fin à son envoûtante torture. A nouveau elle sourit, s’empara d’une serviette éponge et entreprit de me sécher les mèches avec une tendresse qui aurait pu s’assimiler à de l’affection.

     

      Le miroir réfléchissait son image. Chacun de ses gestes et mouvements étaient observés, chaque attitude et expression sujettes à analyse, le moindre souffle, tressaillement, battements de cils traqués, tout frémissement de vie qui aurait pu m’informer. Rien ne transpirait. Elle était belle comme on me l’avait décrite : brune, les yeux noirs, le teint mat, les traits fins, l’allure élancée et de grandes mains sculpturales. On disait d’elle qu’elle avait des doigts de fée…

     

        Je me suis réveillé en sursaut, la tête lourde, l’esprit embrouillé. Ma main s’est portée sur mon front brûlant et a voulu caresser mes cheveux pour se rassurer mais elle n’a rencontré qu’un champ de herses. A son contact, elle s’est écorchée. Un sang jaune fluorescent a commencé à perler puis à couler goutte à goutte sur mon front embrasé dans une effervescence sifflante de vapeur. Je me suis relevé d’un bond et j’ai plongé mon visage contre le miroir. Un imbroglio de fils électriques, emmêlés les uns aux autres, telle une forêt vierge, peuplait le sommet de mon crâne. A côté de moi, un fouillis de composants électroniques débordait d’un tiroir entrebâillé, une fine paire de gants en latex blanc avait été négligemment délaissée sur le bureau où reposaient quelques notes et schémas griffonnés nerveusement dont seul le titre apparaissait lisible : Tentative d’adjonction de sentiments humains dans un androïde – version 5.01.2 – par le professeur Josiane Millet.

     

     

    Jack Monster, © 2009, tous droits réservés.

  • Le couteau

      La lame du couteau luisait dans la lumière blafarde que diffusait la lune à travers la pénombre de la pièce. La fenêtre de la chambre avait été entrouverte pour espérer recueillir un peu de fraîcheur dans la moiteur de la nuit. Le vent se levait et commençait à souffler par petites bourrasques annonçant l’imminence de l’orage. Il fallait agir vite avant que la lumière aveuglante de la foudre doublée du grondement du tonnerre la réveille. Déjà les rideaux pendus aux fenêtres frémissaient. Le temps changeait, sa marge d’action diminuait, il devait accomplir sa mission. Il avait été prévenu : ne pas réfléchir, exécuter !

     

      C’était la première fois qu’il se retrouvait dans la situation  d'éliminer un agent. De ce dernier, il ne connaissait que son nom de code : Karlov et il ne se doutait pas de la surprise qui l'attendait. Minutieusement il avait répété sa mission dans sa tête, mais jamais, ô grand Dieu jamais, il n'avait envisagé que le corps allongé face à lui qu'il devrait frapper mortellement pourrait revêtir l'apparence d'une femme et, qui plus est, aussi jeune, une gamine d'une vingtaine d'années.

     

      Les menus faits et gestes de l'opération avaient été passés en revue : d’abord s’introduire dans la chambre par la fenêtre. On lui avait indiqué que Karlov logeait au premier étage d’un vieux manoir bordé d’allées en gravier. Il en avait déduit que sa démarche requerrait de la souplesse et de la discrétion afin d’éviter que les cailloux blancs ne crissent. Arrivé face à la porte, il fallait escalader la façade jusqu’au premier étage. Des plantes grimpantes l'aideraient à la tâche. Un jeu d’enfant pour lui, acrobate dans l'âme et de par métier, son cirque miteux s’était échoué à quelques encablures de là. A l’étage la fenêtre serait entrouverte, nous étions dans la chaleur suffocante de l’été de l’immédiate après-guerre.

     

      Jusque là, il n’avait rencontré aucun problème, tout s’était déroulé comme il l’avait subodoré. C’est en pénétrant dans la chambre que les choses commencèrent à mal tourner. En premier lieu, il y avait cette lumière de la Lune qui éclairait parfaitement la pièce. Il aurait dû ne rien distinguer, juste avancer vers le lit et poignarder aveuglément la forme oblongue endormie dans le lit sans se poser de questions, sans pouvoir l’identifier. Dans sa pensée, il avait décrété que son futur cadavre dormirait sur le ventre, ainsi n’aurait-il eu aucun risque d’apercevoir son visage.

     

      Dans le lit il distingua parfaitement les formes féminines du corps assoupi sur le dos. La joue droite reposait sur l’oreiller, une artère saillante traçait le dessin du cou. Ne devrait-il pas la lui trancher plutôt que de la poignarder en plein cœur ? Il porta son regard sur le buste. La sculpture de sa poitrine transparaissait à travers la nuisette, s’échappait à l’approche des aisselles, se soulevait et se reposait au rythme régulier de la respiration. Il jaugea du regard le sein gauche et considéra la longueur de la lame du couteau. Serait-elle suffisamment conséquente pour le transpercer sans anicroche et atteindre le cœur ? Peut-être serait-il obligé de s’y reprendre plusieurs fois, le couteau pouvait riper sur la rondeur de la chair. Est-ce si facile de perforer un sein, il manquait d’expérience. Il pouvait échouer, simplement la blesser sans la tuer, elle réagirait, hurlerait, ses cris alerteraient, des personnes interviendraient et signeraient l’échec de sa mission. Il n’avait pas envisagé la situation sous cet angle. Une sueur froide passa dans son dos.

     

      Il reconsidéra sa position, il allait lui trancher la gorge. Juste une simple éraflure sur la peau, une infime trace chirurgicale rougeoyant au passage acéré de la lame avant que l’entaille ne s’élargisse, que le flot de sang ne se déverse. Quelle pression exercer pour, sans coup férir, rompre l'élasticité de l'épiderme ? Il lui sembla qu’il aurait été plus aisé de l’exécuter avec un cutter.

     

      Son regard descendit le long du corps à la recherche d’une solution plus accommodante. La languette écumeuse d'un drap chiffonné posée sur le ventre recouvrait partiellement son anatomie, tel le ressac d’une vague qui serait resté suspendu, attaché à jamais à son banc de sable. Le tissu cotonneux bleuté de la nuisette affleurait à mi-cuisse et remontait obliquement jusqu’à la hanche opposée, dévoilant l’intégralité de la jambe gauche relevée qui, appuyée contre la première, formait une figure géométrique osée de définition incertaine, quoique assez proche du triangle. Il observa passivement la lame du couteau remonter lentement le long des cuisses, plonger sous la fine cotonnade et la soulever délicatement.

     

      Une blondeur pubienne explosa à sa vue. Immédiatement cette vision lui rappela la lumière mordorée du soleil illuminant les vastes étendues de champs de blé qui baignait son enfance. Le poil lissé, comme coiffé au peigne fin, était arrangé avec grand soin. Jamais il n’avait vu ou même songé être le témoin d’une telle perfection. Un enchantement ! Soudain le visage rayonnant de Moly lui apparut : il se revit courir à perdre haleine, tous deux dans les sillons rectilignes des champs de blé semés de ricanements espiègles, de cris, de fausses frayeurs échangés lors de leurs innocents jeux d’enfants. Une multitude de souvenirs remontèrent à la surface de sa mémoire, comme si jamais il n’avait quitté ce monde magique quand, chaque été, ils se retrouvaient, inséparables amis.

     

      Il laissa retomber le tissu comme l’on referme un livre, comme pour effacer définitivement la dernière image de Moly qu’il n’avait plus jamais revue depuis le jour où, à sa recherche, il avait été l’observateur involontaire de ses premiers émois dans un champ de maïs. Il était resté silencieux, respirant à peine, à la contempler hébété et, quand elle s’en fut retournée, il avait empoché l’épi encore humide en guise de trophée.

     

      Il était temps d’agir et d’exécuter enfin la mission. Ces mots sans cesse revenaient à son esprit, résonnaient dans sa tête, le torturaient. Serait-il capable de la mener à bien ? En avait-il jamais été capable ? Le doute grandissait à mesure de l’imminence de l’acte, œuvrait peu à peu en certitudes guère réconfortantes. Il repensa à ce livre de Sartre qu’il avait étudié dans sa jeunesse estudiantine : « Les mains sales » qui mettait en scène un intellectuel aspirant à prouver son utilité au sein de la Résistance française en réalisant un acte héroïque et qui, en situation similaire, s’interrogeait sur sa capacité à remplir sa mission, en l’occurrence à assassiner la personne désignée. Il esquissa un sourire. A l’époque boutonneuse, il estimait que ce n’était que de la littérature pour philosophe en mal de dissertation. Maintenant il comprenait tout le sens, l’entière portée de ces écrits et pensait, comme le héros de papier, qu’il aurait été plus commode s’il avait été plus instinctif que cérébral. Il ne se souvenait plus de la fin du roman, avait-il fini par le tuer ?

     

      Un coup de tonnerre retentit, la fenêtre claqua violemment suivi d’un bruit de carreau cassé. Une forte douleur s’empara de son poumon gauche, il sentit quelque chose remonter dans sa gorge, ses jambes ne plus le porter. Il s’agenouilla lentement, son buste tangua plusieurs fois d’avant en arrière avant de s'affaler sur le drap blanc du matelas entre les jambes de la jeune femme maintenant redressée sur le lit. Il eut le temps d’apercevoir dans sa chute le revolver encore fumant tenu à bout de bras braqué sur lui. Les narines de l’homme frissonnèrent à l’odeur âcre qui s’échappait de l’entrejambes, un voile d'incrédulité passa dans ses yeux, un dernier spasme parcouru son visage, sa bouche s’entrouvrit, un filet de sang s'en échappa.

     

      Elle replia avec précaution les jambes pour se dégager, comme si elle avait peur de le réveiller, puis se dirigea vers la salle de bain. Un bruit d'eau se fit entendre.

     

    Jack Monster, © 2008, tous droits réservés.

     

  • Portrait - Récit complet

    Il y a des histoires qui ne se racontent. Celle qui va suivre en est. Elle conte quelques moments volés d’une vie, dérobés à son insu, enfin pas tout à fait car, me semble-t-il, il y eut comme un échange, certes muet mais suffisamment intense pour qu’on puisse le qualifier ainsi.Quelques lignes jetées en pâture au vu et au su de tous, conséquence de sa regrettable disparition. Oh ! Ne vous inquiétez pas, je ne pense pas qu’elle soit en danger, je crois juste que notre rencontre fortuite ne nous donnera l'opportunité de nous revoir davantage car, au bout du compte ou du conte, selon que vous soyez mathématicien ou rêveur, cette histoire a une fin. C’est la rencontre d’un instant, unique, dans le quotidien de deux vies qui s'échappent chacune vers leur destin ou plus simplement vers leur aspiration, que je vais tenter de graver dans le marbre des mots, avant que ma mémoire ne me trahisse.

     

    La scène se passe un matin dans un train de banlieue au moment où les portes du wagon vont se refermer.

     

    Comme habituellement la foule, je devrais plutôt écrire la houle, se bouscule pour monter dans le train. Déjà retentit la sonnerie de fermeture des portes, actionnée par un cheminot empressé, ajoutant à la confusion des voyageurs restés poliment sur le quai. Peu de cris de réprobation, l’usager courbe l’échine. Il y a trop longtemps que la lueur ne brûle plus au fond de ses yeux pour qu’elle puisse espérer se rallumer.

     

    Je suis propulsé à l’intérieur du wagon, ça pousse ferme derrière. L’embouteillage met un peu de temps à se résorber dans le goulet d’étranglement de l’escalier. Je monte ou je descends ? Pas le temps d’attendre la réponse. La foule m’entraîne vers le bas. Je me retrouve à marcher dans les pas d’une jeune femme. Par-dessus son épaule, j’aperçois sur la droite un bloc de quatre places libres. D’un rapide calcul j’estime mes chances d’obtenir une place assise en fonction du nombre de personnes devant moi, le pronostic s’avère réservé mais jouable. Incroyablement, personne ne s’installe à ces places.


    La jeune femme s’assied contre la vitre dans le sens de la marche. Je prends place en face d’elle, en quinconce. Bref échange de regards, le train se met en branle, personne ne se joint à nous, un sentiment complice de satisfaction s’échappe, nous allons pouvoir prendre nos aises. De ce fait, elle relève ses genoux et pose ses pieds sur le rebord de la paroi, de mon côté je déplie mes jambes et déploie mon journal, c’est un grand format, encombrant, dans lequel on donne une foultitude de résultats sportifs.


    Je commence toujours sa lecture par la fin. L’instant crucial est le dépliage suivi du pliage en sens inverse de la dernière page, le parfait alignement des quatre bords deux à deux, qui déterminera le degré de confort de toute la lecture à venir. Je peine un peu. La grande feuille est récalcitrante, ne se laisse pas dompter aussi facilement qu’à l’habitude. Je sens le regard amusé de ma voisine se porter sur moi. Je ne lève pas les yeux, aucune envie d’entrevoir sa mine malicieuse. Je me reprends et m’applique à bien exécuter le bord à bord.


    Un mouvement de son bras, insidieusement, détourne mon attention. Une main s’engouffre dans un grand sac en toile. Il semble excessivement rempli de bric et de broc. Un cahier mauve et une règle dépassent. J’en conclus qu’il doit s’agir d’une étudiante. Sa main ressort munie d’un petit coffret.


    *

     

    C’est une boîte de maquillage. Je fronce les sourcils et entame la page, bien décidé à m’isoler dans la lecture afin d’en retirer un plaisir maximal et de ne pas me laisser distraire. J’ai vu tant de femmes se maquiller précipitamment dans les transports en commun. J’ai tellement constaté de catastrophes, d’horreurs, de badigeonnages excessifs, de vulgarité à faire vomir, à sentir la bille de bile taquiner l’estomac, le petit déjeuner remonter dans l’arrière-gorge, l’indigestion poindre à la vue des multiples sous-couches, couches et surcouches de maquillage qui s’empilent, jusqu’au coup fatal porté par le bâton de rouge trop gras, passé sur des lèvres qui se pincent, se tordent, simulent un écœurant baiser, afin de lisser l'immonde amas gluant. Rien que d’imaginer l'indélébile impact laissé sur ma joue m’indispose.


    Je me recale au fond de mon siège afin de me protéger au mieux de l'imminente agression et reprends ma lecture aussi assidûment que possible, non sans avoir jeté un dernier coup d’œil dans sa direction. Ma voisine m’apparaît plutôt plaisante sous les traits encore tendres de la juvénilité. Elle arbore une longue chevelure noire savamment décoiffée. Des yeux de jais reflètent l’intensi… Bon, les résultats de Water-polo ! Qu’ont fait les Red Boys de Paris ? Dans une piscine surchauffée les Dreammers ont rapidement pris le match à leur compte en inscrivant dès la première minute un but d’antholo… C’est vrai que cette fille a quelque chose, beaucoup de charme. Elle a, comment dirais-je, une certaine forme de grâce innée.


    Les nouvelles sportives défilent. Elles sont lues mais ne parviennent pas à retenir mon attention. A l’orée de mon champ de vision, un incessant mouvement de bras me trouble. Je ne peux m'empêcher de l’épier, à la dérobée, tant je suis captivé par le ballet aérien de ce dernier qui valse telle la baguette du chef d’orchestre dirigeant adagio la traversière du soliste, par sa main qui virevolte avec virtuosité autour de son visage, butine délicatement la poudre magique, tamponne les joues par petites touches. Parfois son envol se suspend brièvement, le temps qu’elle se mire, affronte le mirage de son image que lui renvoie le miroir. Le cœur palpitant, ma gorge se resserre à la voir si seule avec elle-même, sans défense, livrée au monde extérieur, comme une offrande dans la fragilité de l'instant.


    Sans m’en rendre compte, j’ai arrêté ma lecture et reposé le journal plié en deux sur mes genoux. Je me suis laissé séduire par l'intimité de la scène. Elle a senti mon regard plus insistant. Elle délaisse son miroir, lève les yeux, soutient mon regard qui se perd dans le sien. Son visage s'éclaire, sa bouche prend une moue interrogative. Je m’attends à une esquisse de sourire. Peut-être espère-t-elle de ma part un signe approbateur. Notre échange dure, puis nos regards, concomitamment, se détournent, reprennent leur cheminement. Tant de pudeur, tant de non-dit, tant de timidité...


    Les Giants de New-York ont remporté leur match contre les Dallas Cowboys. J’ai la sensation maintenant que deux paires d'yeux convergent vers l'immense page des plus grands exploits sportifs. Je ne discerne plus que la profondeur de son regard qui, comme un trou noir, aspire un à un tous les mots, pénètre mon esprit, envahit chaque parcelle encore vierge. Ce ne sont plus des lettres que je décrypte, mais les traits de son être, avec une intensité qui ne nécessite le moindre mot.


    Le train a ralenti. Elle a rangé son matériel et s’est levée. Sa jambe a effleuré mon genou. J’ai relevé mon journal pour libérer le passage et faciliter sa sortie. Elle m’a remercié d’une voix réjouie, et je l’ai laissée partir sans rien lui répondre. Je suis resté là assis, perdu dans mes pensées, avec une folle envie de courir derrière elle pour la rejoindre sur le quai avant qu’elle ne soit complètement absorbée par la foule et définitivement perdue. Pour lui dire quoi ? Simplement, que je l’avais trouvée belle, le temps que nos pas se séparent, que nos cœurs se soulagent, que nos mémoires faillent...

     

     

     

     

    Jack Monster, © 2008, tous droits réservés.

  • Premiers émois

    Do ré mi fa si la si do

    Écoute le chant des oiseaux, ils ont tant à nous raconter

    De là-haut ils nous observent, nous voient dans notre cachette

     

    Entends la douce mélodie des premiers émois

    Tes yeux d’azur reflètent l’immaculée lumière des cieux

    Le souffle du vent chaud câline tes frêles épaules dénudées

    S’échappe la goutte d’eau bénite de l’intimité de ton aisselle.

     

    Oh oh oh oh ! Jeune fille tendre comme le blé prend son délicat envol.

     

    La caresse des rayons de soleil entre tes jambes

    Effleure les notes sensuelles de la félicité

    Jeune fille aux longs cheveux de paille ton regard s’évapore

    Succombe à l'effeuillaison de la raison.

     

    Oh oh oh oh ! Jeune fille tendre comme le blé

    Laisse la main te guider jusqu’au suprême délice

    Frémit à la douce caresse des sens interdits

    Des doigts qui égrènent gaîment les cordes sensibles

    Dans la moiteur blonde de ton intimité.

     

    Do ré mi fa si la si do

    Écoute le chant des oiseaux, ils ont tant à nous raconter

    De là-haut ils nous observent, nous voient dans notre cachette.

     

    Seule dans le champ de maïs dans la douceur de l’été

    Tes longues jambes se délient au désir des corps

    Passe le va et vient incandescent du plaisir

    Oh oh oh oh ! Jeune fille aux longs cheveux de paille

    S’abandonne à l’épi de la malice et se répand en félicité.

     

    Jeune fille blonde à l’aube d’une nouvelle vie

    Chante la mélodie des notes aiguës de la volupté

    Oh oh oh oh ! Jeune fille blonde à l’aube de la vie

    Chante la mélodie des notes aiguës de la volupté

     

    Do ré mi fa si la si do

    Écoute le chant des oiseaux, ils ont tant à nous raconter

    De là-haut ils nous observent, nous voient dans notre cachette

     

     

     

    Jack Monster, © 2008, tous droits réservés.

  • Lettre intime

    Il y a des matins, au moment de l’éveil, où j’ai envie de te dire que je t’aime. Au sortir des songes, entre l’arôme âcre du café qui passe dans le filtre de la cafetière et le crissement du couteau qui étale le beurre sur le pain grillé, ton image souriante s’invite à mes primes pensées.

     

    Il y a des matins où je m’émerveille devant le globe posé sur le bureau. J’y appose mon doigt, tourneboule la boule terrestre, la farandole des fuseaux horaires se met à danser, l’écume des océans à s’agiter. D’un soupir, je mesure alors l’impitoyable distance qui nous sépare.

     

    Il y a des matins où le chuintement du jet de la douche transperce de mille pleurs mon cœur frémissant. Dans la brume s’emparant de la salle de bain, ici je distingue un pied, là une jambe, ailleurs une partie de ton corps dénudé. Sous la caresse de la serviette, mon sexe se raidit à mesure que ton image se conçoit.

     

    Il y a des matins où je comprends que jamais nous ne nous rencontrerons. Jamais je ne m’enivrerai du parfum de tes cheveux, ne respirerai l’arôme de ton haleine, ne connaîtrai les délicieuses douceurs de ta bouche. Jamais l’éclat de tes yeux cristallins ne m’éblouira, les larmes de joie des premiers plaisirs et les sanglots de tristesse des prémices de la désillusion  ne couleront. Jamais la sueur de nos corps ne se mêlera, la sève de ton sexe ne s’accouplera à la blancheur de mon sperme.

     

    Il y a des matins où, le rideau flottant dans le courant d’air de la fenêtre entrouverte de ta chambre, l’ombre chinoise de vos corps enlacés chancelle, bouche contre bouche, poitrine contre poitrine, sexe contre sexe. Dans ma tête, les idées s’embrouillent, s’agitent, s’entrechoquent. Un dernier regard, las, comme une confirmation, déjà ta main l’entraîne vers le lit. Les murs de la pièce entament leur ronde infernale, elle te sourit, ta bouche s’entrouvre, plus besoin de mots pour exprimer ton amour, tes mains caressent délicatement son visage et descendent le long de son corps.

     

    Il y a des matins où, au bord du précipice, le vide soudain m’aspire, m’inspire, me plonge dans un abîme de néant, une irrésistible envie de m’enfouir au plus profond. Je me penche et hésite à faire le grand saut. Tes lèvres s’attardent sur les siennes, caresse sa gorge tendue, titille la pointe de ses seins.

     

    Il y a des matins où le globe fait plusieurs fois le tour du monde, je ne l’arrête pas, Russie Uruguay Brésil Inde Australie…

    Jack Monster, © 2008, tous droits réservés.

  • Station-service - La fin alternative d'Amicie - Part VI et FIN

    - Je ne voulais pas… je…

     

    Je bafouille, je n’arrive pas à m’exprimer correctement. Et s’il disait la vérité ? Qui dois-je croire ?

     

    - Allez-vous-en ! Si c’est votre choix, dégagez ! Restez dans l’ignorance, faites donc ce qu’ils attendent de vous…

     

    Il s’est ressaisi. Il est détaché à présent. Il ne se soucie plus de moi, je ne l’intéresse plus.

     

    - Très bien, prouvez-moi ce que vous avancez !

     

    Je n’ai pas réfléchi, j’ai prononcé ces mots spontanément. Je veux comprendre, lever le rideau sur tous les mystères qui m’entourent. Je suis épuisé, vidé. Cet homme est peut-être le seul espoir de connaître la vérité…

     

    - Vous êtes du secteur rouge n’est-ce pas ?

    - Non, du vert je crois…

    - Vraiment ?

    - Oui secteur de mutation génétique !

    - C’est ce qu’ils vous ont dit ?!!

    - C’est faux ?

    - Certainement ! Mais peu importe, suivez-moi !

    - Où allons-nous ?

    - Dans la clinique, vous vouliez une preuve non ?

    - On ne va tout de même retourner là bas!

    - Pourquoi pas ! Vous savez après trente ans passés dans cet institut, je ne vais pas chipoter pour quelques minutes supplémentaires!

    - Mon Dieu … trente ans ?

    - Oh, je ne suis pas à une année près non plus. Je dois justement récupérer ma vie pour connaître les détails de mon incarcération. Ca ne vous fera pas de mal non plus de connaître votre véritable identité !

    - Comment êtes-vous arrivé ici ?

    - Je suis censé être mort à la naissance je crois… tout du moins j’imagine que c’est comme ça qu’ils s’y prennent.

    - Je suis arrivé ici il y a deux semaines. Je me suis arrêté dans la cantine, je croyais qu’il s’agissait d’une station service. Ils m’ont…

    - Qu’est-ce que vous racontez ? Si vous étiez en secteur vert, vous n’avez rien connu d’autre que cette clinique ! Vous avez été transféré il y a bien longtemps !

    - Non !

     

    Il se trompe. C’est une effroyable machination. Ils conspirent tous pour me rendre fou mais je ne céderai pas. Je sais dorénavant que je ne peux leur faire confiance, Vassilia, cet homme… tous !

    Je ne suis qu’un pantin qu’ils manipulent. Je dois être plus fort qu’eux, ils me sous-estiment. Je n’ai pas dit mon dernier mot. Ils se croient imbattable. Ils ont tort.

    Je vais les appâter, les laisser croire que je suis tombé dans leurs filets…

     

    - Où m’emmenez-vous ?

    - Je vais vous montrer ce qu’ils font dans cette clinique, les expériences qu’ils réalisent. Le cinéma sensoriel, vous connaissez ? Nous devons accéder au secteur Nord. Il faudra être discret. Ils doivent croire que nous sommes loin à présent. S’ils réalisent que nous les avons doublés, Dieu seul sait ce qu’ils nous feront…

    - Le cinéma sensoriel ?!

    - Écoutez-moi bien. Tout ce que vous pensez savoir est faux. Votre mémoire a été paramétrée, vos souvenirs ne sont qu’illusions… Ils vous ont créé une vie, un passé. Ils ont façonné votre cerveau ! Nous sommes inconnus aux yeux du monde, nous devons récupérer ce qui nous appartient ! Ils croyaient pouvoir nous reclasser, étudier nos comportements à l’extérieur mais je ne me soumettrai pas à leur autorité. Ils nous contrôlent depuis si longtemps… Oubliez votre station-service, c’est une belle fumisterie !

    - Quel rapport avec un quelconque cinéma ?

    - C’est une technique qu’ils emploient, ils vous placent devant un écran et les images qui défilent pénètrent votre cerveau. Vos souvenirs proviennent de là. Vous verrez sur place de vos propres yeux. Allons-y !

     

    Je pourrais courir, m’évader, le planter là et filer à travers les bois. Mais je m’apprête à suivre cet homme dans l’antre de mes cauchemars. Je ne suis même plus certain que ce soit réel. Et si cette journée n’était qu’une simulation devant un écran ? Je regarde autour de moi, tout paraît illusoire, superficiel…

    Je retourne sur mes pas en suivant cet inconnu et soudain je la vois…

     

    Elle est entourée de deux hommes, ils échangent des regards complices. Je peux entendre des éclats de rire à quelques mètres de moi. Un quatrième individu s’approche d’eux. Une poignée de main à chacun. Son sourire ne la quitte plus.

    Dissimulés derrière un petit muret de pierre, deux hommes les épient.

    C’était donc un traître… Cette salope m’a trahi et savoure sa victoire avec d’autres agents de la clinique. Je voudrais la tuer, l’étrangler de mes propres mains, sentir ses os se briser entre mes doigts…

     

    - Félicitation messieurs… Mademoiselle Peters, votre intervention était remarquable. Votre patient a franchi les épreuves avec succès. Vous le féliciterez de la part de toute l’équipe psychiatrique Château du Grand Air. Il est inoffensif à présent et prêt à réintégrer la société.

    - Merci monsieur. Mais il avait des dispositions. J’étais convaincue qu’il réussirait !

    - Vous avez été admirable mademoiselle. Monsieur Lionel… tout est en ordre ?

    - Oui Monsieur. Ces papiers sont prêts. Nous n’attendons plus que lui.

     

    L’homme à mes côtés parait comblé. Il avait raison, la fierté se lit sur son visage. Il était donc le seul à dire la vérité. Je balbutie un rapide « merci »…

    Il ne cesse de me regarder, il semble satisfait. Ses yeux étincellent, une lueur de folie s’en dégage et m’éblouit. Je détourne mon regard rapidement. Quelque chose ne va pas. Il ne me dit pas tout, je sens qu’un événement terrible va arriver.

     

    Elle est en face de moi, ses gardes du corps sont derrière elle. Elle porte un tailleur noir à présent. Une longue blouse blanche en guise de manteau.

    Je ne les ai pas vus approcher. Ils nous ont eus, nous sommes perdus. La panique s’empare de moi, je sens les larmes couler sur mes joues malgré moi. Nous étions si près du but, j’avais enfin démasqué les traîtres. J’aurais dû fuir alors qu’il en était encore temps. La vérité ne me servira plus à rien. Ils vont recommencer leur traitement, me conditionner à nouveau…

    Etrangement, il ne se passe rien. J’attends, impassible, qu’ils se jettent sur moi, m’empoignent et me rouent de coups. Je ne vois ni seringue, ni arme susceptible de m’obliger à les suivre.

    Mon acolyte se lève doucement, me tend une main ferme et m’invite à faire de même.

     

    - Vous vous sentez bien Monsieur ?

     

     

    Nous sommes au bord du gouffre et il se demande comment je vais. Ce type est réellement fou. Il ne songe pas un instant à fuir. Il parait résigné.

    Vassilia m’offre sa main à son tour…

     

    - Bonjour Monsieur. Nous vous devons une explication. Je me présente, je m’appelle Marie Peters, je suis votre médecin traitant.

    - …

    - Vous avez été admis ici dans le cadre d’une étude sur des patients atteints de déviances sexuelles. Vous avez accepté de suivre un nouveau traitement dans cette clinique.

    - …

    - Suivez-nous, nous allons tout vous expliquer…

    (Fin...)

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    Merci,

    MonsterJack

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