22.07.2008

La tentation - 4 (fin)

  Soudainement le temps tourne à l’orage. Un impressionnant amoncellement de nuages monte en volute dans le ciel. Un éclair déchire l’horizon obscurci précédant le grondement auguste de la décharge électrique, la luminosité vacille, une brise tourbillonnante se lève et renverse les étalages dans un fracas de clameurs et de tintements divers. De tout endroit des papiers volettent en rangs désordonnés, toutes sortes d’objets, pas toujours identifiés, forment des rondes disparates qui s’élèvent en spirales précaires. Des cris de surprise, d’effarement, de panique grésillent à mon oreille. Brusquement des trombes d’eau s’abattent. Il n’y a plus rien à sauver, il est déjà trop tard. Tout est submergé.

  Mon regard inquiet cherche la jeune fille. Je l’aperçois là, au milieu de la rue, figée, telle une figure de proue ébranlée par les bourrasques de la tempête, attendant je ne sais quoi, de larguer les amarres, fragile esquif sur le torrent de pluie qui dévale maintenant la rue.

  Je l’empoigne par le bras. « Venez ! » Nous courrons péniblement à travers la désolation qui s’installe. Je ne sais où je la mène. Je sens ses doigts se cramponner fermement à ma main qu’elle n’est pas disposée à lâcher, comme une enfant apeurée qui craint que son sort en dépende. « là ! » me crie-t-elle.  D’un violent coup d’épaule, j’enfonce la grande porte vitrée d’un immeuble. Je reconnais immédiatement cette cage d’escalier. Je l’interroge du regard. Elle me sourit.

  Ses cheveux ruissellent sur son visage. Ses vêtements détrempés épousent ses formes harmonieuses et la vêtissent d’une seconde peau transparente. L’image de ce dénuement morphologique m’attendrit. Elle semble si vulnérable. De légers tremblements la traversent, elle a froid. Je la recouvre de mon corps en l’enlaçant. Dans la chaleur humide de nos chairs, notre trouble s’émancipe.

  Je dégage ma tête de ses épaules et la dévisage. Une gouttelette d’eau glisse lentement sur son front, emprunte l’arête de son nez, coule le long du sillon jusqu’à l’ourlet de ses lèvres, roule sur sa bouche, épouse le contour de son menton, dévale son cou, plonge dans l’échancrure de son tee-shirt et se perd entre ses seins. Mon regard s’arrête sur sa poitrine qui pointe. Mes mains, ma bouche la connaissent si bien, petite et ferme, elles l’ont tant saisie, caressée, câlinée.

  Plus bas, mon corps réagit. Je relève la tête pour voir, au-delà de l’horizon bleu ciel de ses yeux, ses intensions, son trouble, son intimité. Une envie irrésistible d’embrasser ses lèvres m’embrase. Tout peut recommencer là, j’en suis convaincu, par ce simple geste d’affection, de désir. Mon visage se rapproche. Mes lèvres caressent son front, effleure son nez et s’apprêtent à succomber à la tentation. « Vous savez, du temps où ma mère était encore vivante, elle m’a beaucoup parlé de vous » me susurre-t-elle.

 

  Au loin, déjà les rayons de soleil tentent de s’infiltrer entre les nuages. Un arc-en-ciel se dessine à l’horizon. Mes lèvres se rapprochent de sa bouche, hésitent.Virginie…

Jack Monster, © 2008, tous droits réservés.

 

15.07.2008

La tentation - 3

  Je la regarde. Elle est belle. La même allure, la même expression, la même sensation, la même attirance, sa peau contre ma peau, ce plaisir fusionnel, ce désir du touché. Oui, elle me touche, son sourire me touche, la candeur de son regard me touche, son odeur me touche, son corps contre le mien me touche. Elle pose la main sur mon épaule. Je trésaille. Elle me regarde, elle ne cesse de me regarder. Ces yeux se figent dans les miens.

 

  Nous étions là, seuls, face à face, au milieu de la grande pièce qui, vide de tous ses meubles, paraissait immense. Un peu empruntés, conscients de l’instant, comme un adieu, à quelques heures de son départ, de notre abandon. La lumière du soleil filtrait à travers les interstices des volets tirés à l’espagnolette.

  Nous nous étions regardés longuement, soudainement intimidés, n’osant agir, briser le charme de ce moment. Elle avait approché sa bouche de mes lèvres, j’avais retenu mon souffle, et elle me les avait pincées tendrement. Sa langue s’était attardée sur mon cou, remontant lentement le long de ma pomme d'Adam. Ses doigts avaient agrippé le col de ma chemise et avaient défait les premiers boutons. Mon nez avait plongé au cœur de sa chevelure. J’avais fermé les yeux et pris une longue inspiration, infinie, jusqu’à l’enivrement, afin que son odeur s’incruste à jamais dans ma mémoire olfactive et la caresse de son souffle court sur la peau frissonnante de mon thorax m’emportait au loin.

  Elle avait déboutonné mon pantalon, m’avait pris dans la chaleur de sa bouche. J’avais senti les muscles de mon corps bander, la raison fuir, une intense brûlure de plaisir électriser ma chair. Je l’avais relevée, avais embrassé goulûment sa bouche, puis avidement tout son corps, comme un fou, possédé, comme je la possédais à ce moment, une dernière fois, sans rien laisser échapper, pas une miette, pas un seul recoin resté inexploré.

  Nos corps s’empoignèrent, se pénétrèrent, fusionnèrent.  Il y avait eu un dernier râle, un dernier gémissement, un dernier assouvissement, puis elle s’était écroulée à terre, vidée. J’avais regardé son corps étendu frémissant, les jambes écartées tremblotantes, la toison hirsute. Je m’étais agenouillé, avais embrassée délicatement ses lèvres déjà violacées, avais posé mon sexe éteint contre son pubis, recouvert son corps refroidi du mien. Une infinité de temps, nous étions restés enlacés, à nous aimer.

Jack Monster, © 2008, tous droits réservés.

08.07.2008

La tentation - 2

  Alors, me reviennent en mémoire les longs trajets à pied parcourus en solitaire, à la sortie du collège pour rejoindre la gare, les jours sans bus ; la traversée de la vaste pelouse qui s’étendait à perte de vue entre les bâtiments hlm ; la douceur des après-midi des printemps tardifs. J’entends encore la plainte lointaine de sa voix éraillée quand j’accélérerais le pas afin qu’elle ne puisse me rejoindre, la mélodie heurtée de sa respiration essoufflée après sa course effrénée, mon cœur battre la chamade. Je nous revois côte à côte, marchant silencieux d’un pas titubant, elle à la recherche de son haleine et moi troublé par la révélation qu’il n’y aurait donc pas que les livres de classe pour nourrir ma jeunesse pubertaire. Elle m’avait questionné entre deux souffles, j’avais souri pour toute réponse. De ce jour, nous avions pris l’habitude de nous sourire.

   De paroles en discussions, nous avions appris à nous connaître, de loyauté en confiance gagnée, à nous estimer, d’attentions en tendresse, à nous aimer. Rien ne pouvait interférer notre monde, notre repli sur soi, sur nous. Intensément ensemble, alors que dehors la vie reprenait son cours, ses droits, ses lois, son emploi du temps, son timing, ses activités, moi avec mes binocles et elle avec ses prétendants.

  Elle se tient maintenant debout à quelques centimètres de moi accroupi. Elle porte des Converses rouges délavées, un slim en jean bleu clair, un tee-shirt blanc cassé. Elle s’accroupit, ses cheveux blonds raides comme des baguettes caressent mon bras. Un frisson parcourt ma peau, hérisse mes poils.

   Je la revois une après midi, assise sur le canapé de mon deux pièces, pendant que je plaçais un vinyle sur la platine. Je m’étais installé à ses côtés pour écouter la musique. Elle avait placé son visage sur mon épaule et mon bras avait ceint son cou. Tandis que les notes de musique égrenaient le temps, le poids de son corps, toujours plus pressant, trahissait une certaine forme d’abandon. Ma main jouait avec ses cheveux, descendait et remontait lentement le long de son cou, hésitante, avant de s’emparer de son sein. Un léger frémissement avait parcouru son épiderme. Délicatement, mon pouce caressait son téton qui, à son contact, se durcissait. Je sentais à travers l’étoffe de ses vêtements la chaleur de son être blotti contre le mien. L’un dans l’autre nous étions bien. De temps à autre, nos lèvres chaudes et  humides se joignaient, nos langues se déliaient. Le bras du pick-up avait fini par se relever, la musique se taire. La réalité nous avait rattrapés à 18 heures. Elle devait rentrer, un caïd du sport l’attendait.

Jack Monster, © 2008, tous droits réservés.

01.07.2008

La tentation - 1

  Plus sûrement que l’alarme du réveil, je suis réveillé à 4 heures du matin par une pensée si puissante qu’elle transperce les limbes songeuses de mon sommeil. Au bout de mes lèvres brûlantes, trois syllabes n’attendent que le signal d’un cri libérateur pour s’expulser : Vir-gi-nie ! Telle une évidence si visible qu’on finit par ne plus la voir, trop longtemps enfouie au plus profond de moi, elle ressort impérative ce jour si particulier où, dans quelques heures à peine, je franchirai à nouveau le seuil de mon enfance, par l’entremise du vide-grenier annuel de la ville qui me vit naître, vivre mes premières romances puis la délaisser à d’autres agréments, pour finir par l’abandonner, d’une manière que je croyais définitive.

   « Je peux vous le faire à 5 euros si ce livre vous intéresse », me clame une voix juvénile qui ne m’est pas inconnue. Je relève la tête pour l’habiller d’un visage. Et là, je suis frappé de stupeur. Elle doit avoir moins d’une vingtaine d’années. Un soupçon d’effronterie émerge de la pureté cristalline de son beau regard bleu. Elle se tient là, celle qui toute ma vie, d’abord subrepticement puis maintenant de manière évidente, hante mes jours et mes nuits. Elle se retrouve face à moi, telle que je l’avais laissée il y a trente ans sur le quai de la gare. On s’était dit « à bientôt » pour faire comme si, mais chacun savait. La peine se reflétait dans la rougeur de nos yeux que nous n’arrivions pas à dissimuler. On ne se reverrait probablement pas, la cause à la mutation de son père en Australie.

   « Je peux vous le laisser à 3 euros », me soutient-elle. Un instant, un sourire illumine son visage taché de rousseur, ce sourire qui, tant de fois, m’avait fait succomber. Elle me fixe droit dans les yeux. Se reflètent dans ses pupilles les images d’un passé révolu qui défilent posément, une aventure entre un binoclard anarchiste et la coqueluche des garçons de la bourgeoisie de l’ouest parisien, entre le rejeté et la chérie, entre deux univers qui ne pouvaient se rencontrer que sous la plume rêveuse d’un écrivain.

Jack Monster, © 2008, tous droits réservés.

09.06.2008

A vous !

Voici donc la fin tant attendue de Station service. Mais un petit problème est survenu, j'ai malencontreusement effacé le fichier texte du disque dur de l'ordinateur et comble de malchance j'ai subitement perdu la mémoire de cette histoire.

 

Alors voilà ce que je vous propose : c'est vous qui allez écrire la fin.

 

Pour ce faire envoyez moi votre version exclusivement  par email à l'adresse suivante :  stationfin@gmail.com

 

Je mettrai en ligne votre texte sur cette page.

 

Vous avez également un trou de mémoire : pas de problème, cliquez ici pour lire l'intégralité des 3 derniers épisodes de Station-service.

 

A vos plumes numériques et à votre imagination.

 

MonsterJack

02.06.2008

La rencontre (PART V et FIN)

- Ne me faites pas de mal !

- Pourquoi vous ferais-je du mal ?

- Vous êtes une personne dangereuse, je le sais. Une personne incontrôlable.

- Alors pourquoi m’avez-vous délivré ?

- Parce que je ne voulais pas que vous mutiez.

- Que je mute ? Que voulez-vous dire par muter?

- Ils allaient se livrer à des expériences sur vous.

- Des expériences ?

- Ce matin, ils devaient vous emmener au labo et vous injecter un produit expérimental.

- Qui ça « ils » ?

- L’équipe de recherche expérimentale.

- Je ne comprends rien à cette histoire. Et puis qui êtes-vous ?

- Je suis Vass.

- Vous n’êtes pas Vass. Vous vous appelez Vassilia. Nous nous sommes déjà rencontrés, il n’y a pas très longtemps, dans un café. Vous vous souvenez ?

- Non, je ne vois pas de quoi vous parlez. Je ne connais pas cette Vassilia. Je travaille ici comme laborantine.

- Mais où suis-je donc ?

- Vous êtes à la Clinique Psychiatrique Château du Grand Air.

- Comment suis-je arrivé là ?

- Je ne sais pas si je peux vous le dire.

- Comment ça? Arrêtez vos mystères !

- Vous n’avez pas d’existence légale.

- Que voulez-vous dire ?

- ...

- Expliquez-vous !

- Je ne peux vous en dire plus. Vous êtes entré par erreur dans la clinique. Vous n’étiez pas prévu dans le programme. Il fallait vous faire disparaître. C’est pour cela que vous avez été choisi comme cobaye pour des expériences scientifiques.

- Quel genre d'expériences?

- Je vous l'ai dit, une mutation génétique.

- A quelle fin ?

- Je ne sais pas, mais les objectifs ne doivent pas être très avouables.

- Et qu'est-ce qui...

- Chut ! Cessez de me poser des questions. Il faut songer à fuir maintenant et à sortir d'ici. Nos destins sont liés à présent.

 

  Une onde de ravissement brûle mon visage. La perspective de suivre cette femme, de s’échapper avec elle, de croire que notre survie dépende l’un de l’autre m’enchante. D’un regard direct je la dévisage, peut-être même je l’envisage déjà. A cette idée, un sourire se dessine sur mes lèvres. Il est temps de partir avant qu’ils ne nous retrouvent.

- Oui, vous avez raison, et je me sens obligé de rajouter : Filons !

(Fin de l'épisode...)

Jack Monster, © 2008, tous droits réservés.

 

26.05.2008

La rencontre (PART IV)

  Un cri aigu, certainement féminin, déchire l’étoffe opaque des lieux. Je me retourne, mon regard cherche à déterminer sa provenance. Rien, rien ne se distingue dans cette obscurité. Seule filtre une respiration haletante qui se répercute en écho sur les parois et témoigne de la peur qui s’insinue. Je m’avance prudemment, mon pied roule sur quelque chose de cylindrique, difficilement définissable, un genre de tuyau, tout à la fois flasque au contact et ferme en profondeur. Je le sens se tortiller sous ma semelle, ram… ramper. C’est une matière vivante ! Tel un warning, l’image d’un serpent clignote dans mon esprit et, à mon tour, je pousse un cri d’effroi en dégageant mon pied. Mon corps frémit, quelques gouttes froides de sueur perlent sur mon front et dégoulinent le long de mon visage. Je n’ose m’avancer davantage.

  Tout près, face à moi, le souffle par à-coups brefs s’amplifie. Enfermé dans cette pièce avec moi, je n’ai pas réussi à définir l’Autre, à le conceptualiser, à l’imaginer. Est-ce une personne, patiente ou infirmière et dans quel camp se situe-t-elle, amie ou ennemie ? Ou est-ce plutôt un animal, amical ou agressif, dominateur ou dominé ? A moins qu’il ne s’agisse d’une créature tout droit sortie de nulle part, divine ou maline, rêve ou cauchemar ?

  Je me perds dans ces considérations, mes sens flageolent, la panique tétanise mon corps. La peur s’empare de moi, monte progressivement comme le niveau de l’eau dans les cales d’un navire qui s’échoue, de mon sexe roide vers la raison amollie, la peur de l’inconnue, la peur mutuelle de l’autre. Nous nous épions dans le noir, à l’écoute du moindre bruit trahissant le geste, la tentative qui va faire basculer définitivement la situation dans un sens ou dans l’autre.

  Mes doigts tâtent lentement le mur à la recherche de l’interrupteur. Il y a d’abord le déclic du levier qui résonne définitivement dans le silence soudain de la pièce, puis la lumière et les yeux qui clignent et enfin la réponse visuelle. Le soulagement d’un côté, la reddition de l’autre.

  Dans le coin, recroquevillée sur elle-même, dans une forme d’abandon total, la tête baissée, le visage enfoui dans les genoux, les bras recouvrant, telle une carapace, les jambes rabattues contre la poitrine, elle se livre vaincue. Je reconnais immédiatement le duvet brun des avant-bras, l’effluve musqué de son épiderme effrayé, la chaînette qui ceint son poignet. Vass ! Machinalement, mes doigts entrechoquent les perles d’un bracelet en lanières cuir tressées qui gît inexplicablement dans le fond de la poche de mon pantalon.

 Je m’approche, elle relève lentement la tête. De longues mèches lisses noires s’ouvrent telle un rideau de théâtre et laissent apparaître son visage. De grands yeux bruns embués interrogent, des traces humides serpentent entre les grains de beauté qui maculent son minois. Ressemblance troublante qui mène à la confusion des sens.

- Ne me faites pas de mal !

- Pourquoi vous ferais-je du mal ?

- Vous êtes une personne dangereuse, je le sais. Une personne incontrôlable.

- Alors pourquoi m’avez-vous délivré ?

(A suivre...)

Jack Monster, © 2008, tous droits réservés.

 

19.05.2008

La rencontre (PART III)

  Un bruit métallique me fait sursauter. Là, au beau milieu de la pièce, une clé rebondit sur le sol à la manière d’un galet lancé sur la surface de la mer. Sans réfléchir, d’un bond je m’en empare et déjà je crochète la serrure qui finit par céder. Je tire énergiquement la porte. Des bruits de pas précipités résonnent dans le couloir. A peine ai-je le temps d’apercevoir la personne qui détale à grandes enjambées. Elle vient de tourner à l’angle du couloir. Instinctivement, je me mets à la courser. Je ne saisis pas la situation, mais j’ai la conviction que je dois la rattraper. Je ne suis pas dans mon état normal : un mélange d’excitation et de peur me serrent le cœur.

  Je cours à fond sans me soucier de la direction à prendre. Les couloirs sont longs et rectilignes. Ils sont entrecoupés à angle droit d’autres couloirs, véritable quadrillage d’une feuille de cahier d’écolier. Les portes des chambres défilent à cent à l’heure. J’entends de temps à autres des grognements ou de légères plaintes. A chaque intersection, je marque une hésitation qui me fait perdre un temps précieux et du terrain. Bientôt, je serai complètement distancé. Elle court vite, trop vite pour moi. Je m’affaiblis, je ne respire plus, je m’asphyxie. Je me perds.

  Il m’a semblé apercevoir son ombre au tournant à gauche. Le couloir est désespérément désert. Je m’arrête pour souffler et tends une oreille captive du moindre indice sonore : pas un bruit de pas, un silence oppressant, tout juste troublé par le grésillement stressant d’un néon défectueux diffusant une lumière blanchâtre stroboscopique.

  Je m’égare dans une infinitude de couloirs, à la dérive. Ils sont particulièrement laids. Le sol est peint en gris et les murs d’un dégradé de couleurs toutes plus moches les unes que les autres. Les teintes semblent varier par bloc. Elles vont du vert tisane au mauve ecclésiastique, en passant par toutes les nuances bleuâtres et rougeâtres. Je n’en connais pas la signification. Je viens du secteur vert et je suis maintenant dans le secteur rouge…

  Des voix, des pas, oui ce sont bien des voix et des pas. Figé en plein milieu d’un couloir démesurément long, je dois fuir. Ils ne vont pas tarder à apparaître au coin. Les pas se rapprochent. Pas le temps de courir jusqu’à l’autre extrémité. Je suis coincé. Je presse la poignée de la première porte qui se présente à moi. Pas de résistance, la porte s’entrouvre sur une pièce plongée dans la pénombre. Le contour du mobilier se distingue à peine. Pas le choix, j’entre et referme la porte derrière moi.

  Les voix se font plus audibles. Elles parlent d’une chambre, 212, je crois, qui a été découverte ouverte. Le patient s’est échappé. Il erre dans la clinique. Il faut le retrouver au plus vite car il n’a pas d’existence légale. Je retiens mon souffle, les voix passent, le silence reprend ses droits. Je décolle mon oreille de la porte et recule légèrement. Un cri surgit derrière mon dos.

(A suivre...)

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12.05.2008

La rencontre (PART II)

  Le temps se distend indéfiniment en sa compagnie. Nulle unité de mesure ne semble encore faire foi. Un à un je détaille les nombreux grains de beauté qui l’embellissent et entreprends de les recenser : 1 sur la joue droite, 1 sur la narine, 1 au-dessus de la lèvre supérieure, 1 sur le menton, 1 à l’extrémité du nez, 1 sur la mâchoire gauche, 2 sur l’épaule droite, 1 sur l’avant bras, 1 sous l’aisselle gauche, 1 sur le bras intérieur, 1 sur le majeur, plusieurs en grappe sous le cou, 1 à la naissance du sein gauche, 1 centré proche de la poitrine, 1 entre les seins… Soudainement elle se lève.

  Le temps est à se quitter, pourtant ses lèvres continuent à remuer, à s’agiter tout en se rapprochant de mon visage. Des lèvres fines au dessin minutieux luisent d’un brillant peint au pinceau. Le désirable arrondi de sa lèvre inférieure se tend dangereusement vers moi pour m’embrasser, véritable invitation à y déposer mon empreinte. Je me reprends au dernier moment et la bise sur la joue. Elle me lance un dernier sourire, avenant, rayonnant, transcendant.

  Ca y est, c’est fini, elle est partie. Je reste là, assis à la table, abasourdi. Un indescriptible parfum de bonheur embaume la salle. Cette fille est féerique. Je ne sais qui elle est, je n’ai pas écouté le moindre de ses mots. A bientôt M. Raspankov, m’a-t-elle glissé. Oui, à bientôt mademoiselle… Mademoiselle… ? Mon pied bute sur quelque chose. Je regarde sous la table et saisis un bracelet en lanières de cuir tressées orné de quelques perles violettes transparentes. Sur la petite plaque son prénom est gravé. A très bientôt Mademoiselle Vassilia. J’enfouis mon trophée dans la poche de mon pantalon.

*

  J’observe l’écuelle qui gît au milieu de la pièce. Il s’en échappe un fumet peu ragoûtant. Allait-on toujours me servir cette infâme pâtée ? Je les soupçonne d’y adjoindre, à mon insu, quelques médicaments anesthésiants. Je souris béatement, ils ne peuvent rien contre moi, je suis déjà loin, oh oui, bien trop loin… Soudainement une idée me traverse l’esprit à la vitesse d’une comète. Frénétiquement je fouille dans la poche de mon pantalon. J’en extrais une gourmette. Je lis avidement le prénom inscrit.

  De dépit, je shoote violemment dans la gamelle. Puis me laisse choir lentement sur les fesses contre le mur. La gamelle a explosé contre le mur. De longs filets de nourriture gluante dégoulinent le long du mur. Je pense à ce moment là que ma cervelle doit être à peu près dans le même état. Ma main se crispe sur la gourmette de Vass comme dans un dernier soupir.

*

  Je reçois peu de visites, probablement la conséquence de mon acte sur l’infirmière, elles sont essentiellement hygiéniques. Sous bonne escorte, je suis accompagné pour me faire toiletter. Nous parcourons alors de longs et larges couloirs qui s’entrecoupent avec d’autres longs et larges couloirs ; nous prenons un ascenseur qui monte, puis un autre qui descend ; nous franchissons plusieurs halls d’affilé, puis nous gravissons les quelques marches en colimaçon d’un escalier. Je n’ai aucune notion du temps que prend ce trajet, ni de la distance parcourue et, bien que l’empruntant très souvent, je suis bien incapable de me repérer, tant le réseau de couloirs est complexe et revêt souvent des allures de labyrinthe.

(A suivre...)

Jack Monster, © 2008, tous droits réservés.

 

05.05.2008

La rencontre (PART I)

  La porte s’entrouvre. Elle apparaît dans un éclat de lumière. Sa silhouette se découpe troublante dans le contre-jour de l’embrasure. Elle s’immobilise, scrute le fond de la salle du café, fixe son regard, hésite, puis lance un grand sourire. D’une démarche déterminée, elle se pointe. Je la distingue mieux désormais, débardeur beige, jean bleu seyant. Un fin téléphone rose dépasse de sa poche. Elle ne se départit pas d’un sourire qui s’intensifie à mesure qu’elle s’approche. La voila, là face à moi.

- Monsieur Raspankov ?

Je ne suis pas M. Raspankov, je ne connais pas cette personne. Naturellement ma réponse devrait être : « Non mademoiselle, vous faites erreur, je ne suis pas monsieur Raspankov » mais étrangement, sans raison apparente, je m’entends opiner.

  Elle se penche pour me tendre la main. Un cœur en métal argenté, suspendu à une longue chaîne, plonge dans une gorge généreuse. Je me lève pour la lui serrer. De longs doigts enserrent fermement ma main. Une chaleur diffuse se dégage, une agréable sensation titille mes sens. Sa peau est extraordinairement douce. Je retire prestement ma main. Elle me dit bonjour d’une voix pleine d’aplomb. Je lui présente une chaise et l’invite à prendre place. Elle ne porte pas de soutien-gorge. Nous nous asseyons.

  Elle entame la conversation mais rapidement mon attention s’égare, plus encline à se porter sur sa physionomie avenante que sur son discours. Un serre-tête en plastique noir retient une abondante chevelure noire. De longues mèches lisses suivent sagement l’ovale de son visage et bouclent sur ses épaules dénudées.

  Ses grands yeux marron reflètent toutes les merveilles de l’Orient. D’épais sourcils noirs au dessin précis affermissent l’expressivité de son regard où percent malice et gouaillerie. De minuscules taches de rousseur maculent le bout de son nez droit ainsi que ses pommettes. Une impression de félicité irradie son visage.

Je l’observe. S’en rend-t-elle compte ? Son débit de paroles s’accélère et parfois ses mots s’entrechoquent, son visage s’anime, ses yeux brûlent d’une multitude de paillettes étincelantes et ses boucles d’oreilles, en forme de gouttes d’eau métalliques, chahutent le long de son cou. Machinalement, ses doigts jouent avec les branches d’une paire de lunettes de soleil noire. Son effronterie juvénile, sa crânerie insouciante me conquièrent,  son joli sourire spontané, franc qui ponctue ses exclamations m’emmène là où nul ne peut me retrouver.

  Le serveur s’approche d’elle pour s’enquérir de sa commande. Il tourne autour d’elle, la plaisante. Deux-trois mots qui la retournent. Elle éclate de rire. Elle place sa main devant la bouche comme pour l’étouffer. Elle porte les ongles longs et manucurés de vernis blanc tendance french tip. Trois veines se dessinent sur le front et convergent vers la naissance du nez.

  Le garçon de café rajoute deux autres mots. Elle rit, beaucoup, trop ? Je remarque le caractère familier des mots échangés, se sont-ils déjà croisés ? Soudainement elle lui tire la langue. Une langue pointue qui me fait frémir. J’ai toujours préféré les pointues aux arrondies. J’ai ma réponse, ils se connaissent très bien. Elle me le confirme, en s’excusant auprès de moi. C’est le frère d’une amie. Mais déjà je ne l’entends plus, à nouveau parti dans ma rêvasserie…

(A suivre...)

Jack Monster, © 2008, tous droits réservés.